Cela ne peut s’énoncer
simplement. Une certaine illusoire adversité qui s’ébat à la frontière de la réalité et de l’illusion. Comment se pourrait-il qu’il y ait du vrai là-dedans ?
Toujours, j’ose penser
qu’il y a du sens par delà les nues, un sens voilé, mais un de ceux qui, lorsqu’ils se dévoilent font sentir, à ceux qui n’en avaient pas conscience, toute la trivialité du
sujet.
Voilà que ça
recommence.
A nouveau, mon double, ce
jumeau opposé à mon propre vouloir, l’expression déphasé de ma conscience s’avance. Il sourit d’un sourire grave qui ne me laisse rien présager de bon.
Alors que je remarque qu’il
tient dans une de ses mains un morceau de papier manuscrit, déjà il ose m’adresser la parole.
« Voilà que je viens à
ta rencontre pour parler.
J’ose espérer que tu as un
instant à m’accorder, un instant lors duquel tu t’efforceras de ne pas agir à l’encontre de quelque morale que ce soit. J’ai à te parler de la plus sérieuse aventure que l’homme n’ait jamais
connue. »
J’acquiesce.
Il poursuit.
« Tu désires du plus
profond de ton entendement n’avoir tord lorsque tu considères l’homme actuel comme le summum de toute l’hominisation préalable.
Et tu as peut-être raison,
mais sois en sûre il n’est pas d’homme suffisamment conscient originellement pour concevoir avec clarté toutes les implications de ton système de fou !
Comment peux-tu penser
qu’un homme, un seul homme, puisse parvenir à adopter les préceptes que tu mets en avant sans y risquer son esprit raisonnable ? Il te manque une issue, un terrain viable, où tu puisses
conduire tes prétendants Surhommes.
Ceux-ci, dans l’état de
fait qui régit l’intégrité de ton système, se dirigent vers une impasse, ou plutôt vers un gouffre qui, dés lors qu’il les aura engloutis, ne leur permettra jamais de faire demi-tour et
d’oublier.
Comment peux-tu vouloir
amener ces simples hommes à connaître la monstrueuse désespérance absolue ?
C’est là l’idée d’un esprit
dérangé, ou bien aveuglé par sa misanthropie. Penses-tu honnêtement que cela soit nécessaire à leur émancipation ? »
Il rit aux
éclats.
Je me morfonds dans ma
réflexion dans l’espoir de trouver un argument, un seul, à lui opposer.
Puis, dépité, je finis par
me lancer.
« C’est vrai que j’ose
imaginer que je ne suis pas le seul à avoir assemblé les phénomènes de pensée qui permettent à un entendement aiguisé avec justesse de saisir en une fois toute la vérité de l’Etre.
Mais que faire de ma vie,
si ce n’est tenter d’instituer de la hauteur dans les considérations subjectives des hommes à l’égard de leur niche environnementale ?
Je n’ai rien à perdre, tout
à gagner, et la joie, dont l’occurrence devient peu à peu plausible dans ma fuite en avant, suffit à me tenter et à m’inciter à conduire ma vie sur les longues traces de l’avenir.
Alors je prends le
risque.
Je prends le risque
d’essayer de conduire l’humanité vers la Surhumanité. Pour que ma vie ait un sens, par delà le bien et le mal créé par le judéo-christianisme, pour maintenir l’homme dans une voie, évidemment,
qui l’amène à préciser sa valeur.
Il fut un temps où il
suffisait de peu de choses pour contenter la curiosité des hommes. Une fable bien sentie, qui contait l’illusion de la formation des consciences, suffisait à leur bonheur.
Mais ces temps ont
changé.
Dorénavant, alors que
certains hommes ont incité à la recrudescence des valeurs aiguës de la conscience acérée, les hommes ne se satisfont plus de ces sortes de légendes censées offrir, à ceux qui les conçoivent
valides, une léthargie suffisante, de leur instinct de découverte, pour les préserver de la chute dans les méandres inopinés d’un vide métaphysique monstrueux.
Non ! Dorénavant ils
le touchent ce vide, ils l’effleurent de toutes leurs paumes cognitives. Ils en sont conscients, et peuvent à présent s’en servir pour édifier leur lubie moralisatrice, le pallier supérieur de
l’humanité, leur cité novatrice, la Surhumanité.
Alors ne vient pas me dire
qu’ils désespèrent tous de sentir la trace de leurs illusions perdues.
Bien au contraire, la
conscience absolue dont je leur ai offert la mèche, leur permet petit à petit de considérer honnêtement les moyens précis qui leur permettent de viser ce pourquoi ils continuent à vivre, le
bonheur, le bonheur absolu.
Ainsi, ne me fais pas
rire ! Arrêtes de te torturer ! Regardes ce qu’ils sont devenus ! Des demi-dieux aux regards acérés, à l’esprit enjoué, des partisans du libre consentement au bonheur, ils ne te
feront pas honte, bien au contraire.
Crois-moi si tu veux, mais
ces hommes ont recouvré, par leur liberté originelle, leur pouvoir extrême de contentement de leur besoin le plus intime, la soif d’un bonheur absolu… »
Ma foi, je l’ai, si j’en
crois sa main qui broie le manuscrit, entièrement gagné à ma cause.
Je crois que s’il cherche
au plus profond de l’entrelacement d’idée qui lui fait sentir la tangibilité de son entendement, il comprendra mes recherches d’absolu. Il comprendra combien puissant est l’élan qui me tire vers
cette lubie. Il comprendra que je ne puisse faire autrement que tenter d’insuffler au cœur des hommes l’esprit de ma quête.
Ma quête de sublime, de
grandeur,
de Surhomme.