Il y a trop longtemps que j’essaie de saisir ce qu’est la vie, en tant qu’être humain, à mon niveau de conscience. J’ai peur de comprendre.
L’infini qui nous entoure de toutes parts, l’infiniment grand, l’infiniment petit, et moi, au centre, un homme conscient de lui-même et de l’Etre, chaque
chose qui semble contrarier ma quête d’absolu m’est définitivement insupportable.
Il ne semble rien avoir sur quoi asseoir les fondements d’une raison exacerbée par la présentation des possibilités que son être
suppose.
C’est pourquoi à présent j’écris ce que mains entendements ont eu la possibilité de faire, quand de toute leur puissance ils ont intégré la terrible et
sublime révélation, vecteur d’une absolue liberté et d’une désespérance absolue.
Cette intime reconnaissance, l’inopportunité de la position de l’homme dans l’Etre, sera semble-t-il l’ultime révélation offerte à l’humanité par un genre
de conscience destructrice et finalement révocable.
Ainsi, en ce jour bénit des quelques dieux qui subsistent, j’écris cette lettre à un adepte de l’altruisme gratuit, à un professeur émérite dispensant ses
talents pour la continuation de la vie, à un transplanteur d’organes, à mon bourreau…
« Monsieur,
Cette lettre va vous
paraître bien étrange, elle n’est curieusement que le fruit de mon évolution personnelle.
J’ai décidé d’offrir mon
corps à la science, mes organes au prélèvement, tous mes organes exceptés mon cerveau que je désire pouvoir imaginer réduit en cendre.
Jusque là vous ne
pressentez pas ce qu’a de particulier ma requête. Mais si je vous dis que j’entends mettre à disposition de la science mon corps dans l’instant immédiat, vous en saisissez toute l’originalité.
(C’est, curieusement, la seule idée qui m’est apparu concrètement, afin de provoquer en vous, avec ce qu’il faut d’adresse pour que ça en devienne intéressant, les relents du doute
absolu…)
Je ne suis pas fou, bien au
contraire, j’estime avoir atteint un certain niveau de conscience à partir duquel il m’a été possible d’effleurer l’idée de la position inopportune de l’homme dans l’Etre.
Car j’en suis dorénavant
convaincu, l’homme n’est que le produit du chaos qui le contient, et n’a d’autres desseins que de persévérer dans son être. Il n’y a rien de plus haut, de plus absolu, que cet état de
fait.
Le sentiment intime qui
découle de cette singulière découverte est la désespérance la plus profonde. Je suis profondément désespéré. Et si j’ai décidé de mettre fin à ces éternelles journées d’introspection, c’est parce
que la vie, avec toujours à l’esprit cet infâme sentiment, m’est apparue évidemment comme insupportable.
La seule parade à cette
désespérance est l’amour. Cette affection de l’esprit, donc de la matière, est la seule chose qui puisse sauver un être honnêtement conscient de l’Etre des tourments impliqués dans cette
révélation.
L’amour provoque l’oubli du
vide métaphysique dans lequel l’individu est plongé. Il conduit l’homme vers un état de son être, ou il se retrouve occupé à de basses besognes salvatrices, productrices de bienfaits
palpables.
Mais l’amour, ce sentiment
hissé au pinacle des vertus humaines, n’est finalement que la traduction, imaginée par l’homme, de l’instinct de survie exprimé dans l’attirance mutuelle de deux individus du sexe opposé, appelé
ainsi à se reproduire et à provoquer la continuation de l’espèce.
Ce n’est que l’expression
de la nature désirant plus que tout persévérer dans son être.
Difficile après une telle
considération d’être enclin volontairement à découvrir l’être aimé.
Singulièrement, j’ai voué
ma courte vie à découvrir des vérités derrière les voiles levés par les illusions. Je me suis sérieusement attaché à anéantir ces illusions.
Et ceci, pour découvrir,
derrière la barrière protectrice offerte par ces produits de l’imagination, un vide de sens monstrueux, un vide d’absolu, contraignant l’être qui s’y aventure à retourner sur ses pas, et retirer
le rideau de ces illusions, ou bien à disparaître aspiré par ce vide.
Je suis trop fier pour
accepter mon erreur et me replonger à corps perdu dans l’illusion. Je préfère garder la tête au-dessus de ces effets de l’entendement hors de l’emprise de la raison, et me résigner à la vérité de
l’Etre sorti du néant. Je préfère m’accomplir dans mon propre anéantissement.
Etant en possession de
telles vérités, qu’est-ce qui m’incite, me direz-vous, à vouloir léguer mon écorce charnelle à ce futur qui n’entre pas en considération dans l’absence évidente de possibilité d’existence d’autre
chose que moi après ma mort ?
Et bien, c’est le doute.
Car après avoir ôté toute trace de délires imaginatifs de mon raisonnement, les effets de ma raison se retrouvent encore confrontés au doute absolu.
Suis-je suffisamment fou
pour arriver par un raisonnement, que je prétends infaillible, à cet extrême, provoquer intentionnellement ma propre disparition de l’Etre et de ses affects ?
J’ose considérer encore ne
l’être point, mais dans le doute autant que ma mort serve la vie de quelqu’un de plus méritant que moi, quelqu’un dont la vie soit la chose la plus belle dont il ait été le récipiendaire,
quelqu’un, enfin, qui veut vivre au-delà de ce que le chaos lui a réservé.
Ma requête n’est pas celle
d’un fou, mais au contraire celle d’un être que la clairvoyance a blessé dans le plus profond de ses chairs.
Car je suis arrivé, au bout
de mon périple, à cette intenable vérité, à savoir que la vie absolument consciente n’est pas viable. Et du fait de sa non-viabilité, je me vois contraint, au risque d’attaquer de front le
paradoxe de ma vie, d’aller d’un pas fier vers ma propre destruction.
La conscience, que j’avais
considérée comme l’exemple même de la particularité humaine, m’est soudainement apparue tel un gigantesque usurpateur d’élan vital.
Je pense d’ailleurs que,
comme la vie s’applique à persévérer dans son être, elle va certainement arrêter ses expériences de conscience absolue sur les hommes, et se rabattre vers les exploits connus d’un accomplissement
dans son devenir de la vie inconsciente.
Dés lors que tous ceux qui
auront palpé cette conscience maudite auront disparu, l’entendement humain sera contraint d’extruder sa puissance de vie sur d’autres chemins, d’autres affects, la conscience de soi malgré
l’inconscience de l’Etre…
Je me retrouve donc à
l’extrémité d’un des développements de la vie, développement jugé non apte à soutenir sa dynamique ascensionnelle, développement condamné à subir la fermeture du passage ouvert par ses soins pour
d’autres voies plus praticables.
L’évolution de ma
conscience s’affirme petit à petit comme un raté de l’évolution naturelle. Je suis à l’extrémité d’un chemin qui va s’arrêter à jamais, et les foules, entreprenantes de vie, vont s’élancer à la
conquête d’autres possibilités de développement de l’arbre généalogique de l’espèce humaine.